(Transcription intégrale de l’entretien réalisé par la journaliste Isabelle Cornaz de la Radio Télévision Suisse avec l’Ambassadrice Laura Pujol le 13.01.2026 dans les studios de Berne et diffusé dans l’émission Todo un Mundo le 14.01.2026 à 8h00. )
« Journaliste Isabelle Cornaz : La première question que j’avais était de savoir… Nous avons vu Donald Trump qui, ces derniers jours, a dit que Cuba, selon lui, semble être sur le point de s’effondrer. Il dit aussi à un moment donné que Cuba devait accepter un accord et que, si elle ne le faisait pas, il serait trop tard, sans dire de quel type d’accord il s’agissait. Face à ces menaces ou à ces phrases prononcées par le président américain, quelle est votre réponse ? Quelle est la réponse et la réaction du gouvernement cubain ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Merci de nous donner l’occasion également d’exprimer notre point de vue et je suis heureuse d’avoir l’occasion de te connaître, même si c’est à travers le studio. J’espère que si un jour tu es par ici à Berne, tu viendras nous rendre visite à l’ambassade, nous aurions énormément de plaisir à converser avec toi là‑bas aussi. »
« Ce discours de l’effondrement, nous l’entendons depuis de nombreuses années, sûrement vous aussi êtes familiers avec cela. Je ne vais pas m’attarder beaucoup là‑dessus, parce que cela ne me semble pas très sérieux. La situation à Cuba est certainement sévère, mais cette machine qui cherche à nous faire penser tous pareil creuse depuis des années et des années dans nos difficultés, même quand nous en avions à peine, et dans les carences qui peuvent se présenter à Cuba, pour que moi aussi j’aille maintenant contribuer à cette ligne de message. Mais heureusement il y a beaucoup de personnes qui continuent de se méfier de cette narration hégémonique et, eh bien, la majorité des Cubains savons ce qui est réellement en jeu en ce moment, qui est l’indépendance et la souveraineté de notre pays. »
« Je pense qu’il est héroïque de mourir dans un combat inégal, comme cela vient d’arriver à 32 de nos frères au Venezuela, mais il est aussi héroïque de vivre chaque jour dans les conditions dans lesquelles vit le peuple cubain, depuis déjà quelques années, surtout après la pandémie, avec le durcissement des mesures des États‑Unis. Cela mérite et reçoit le respect de nombreuses personnes dans le monde, c’est pourquoi il y a aussi des manifestations spontanées de solidarité avec Cuba dans presque tous les pays du monde. Mais si réellement Cuba était en train de s’effondrer, on n’appliquerait pas encore contre nous — et de plus en plus — la quantité de mesures, de menaces et de sanctions qui sont appliquées contre notre pays. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Considérez‑vous qu’aujourd’hui, ces derniers jours, après ce qui s’est passé au Venezuela, il existe une menace réelle de la part des États‑Unis envers Cuba ? Et dans quelle mesure le gouvernement cubain se prépare‑t‑il, peut‑être même à une opération militaire ou d’un autre type ? Et dans quelle mesure Cuba peut‑elle résister ? Quelle est la menace réelle, selon vous, de ces derniers jours ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Voyons, ce qu’il y a dans la tête de l’actuel locataire de la Maison‑Blanche, je crois que même lui ne le sait pas. Par ses actes, nous pouvons déduire qu’il souhaite la même chose que ses prédécesseurs : s’attribuer le mérite d’avoir vaincu la Révolution cubaine. Mais cela n’est pas seulement l’agenda personnel du président, c’est aussi l’agenda personnel — et en raison de son histoire familiale — du Secrétaire d’État nord‑américain, ce qui serait complètement incompatible avec ses fonctions, mais c’est ce que nous vivons. En ce qui concerne ce que veulent les États‑Unis, c’est clair pour nous. Depuis le début, ils souhaitent éliminer la Révolution cubaine, ils l’ont déclaré, ils ont agi en conséquence pendant de très nombreuses années, au point que nous ne pouvons pas ne pas être conscients de cela. »
« La possibilité, et même la réalité, d’une intervention militaire directe des États‑Unis a été un fait avec lequel nous avons grandi. C’est‑à‑dire que j’ai 50 ans et, depuis que je suis enfant, j’ai ressenti cette menace en tant que citoyenne de Cuba, directement ou indirectement : actes terroristes, actions concrètes contre Cuba, invasions, récits de ma famille, ainsi que les faits qui se sont produits. Il y a quelques années, la situation était un peu plus calme, ou du moins on était passé à une menace plus verbale, et maintenant nous voyons le retour à des expériences antérieures dans lesquelles il y avait réellement une possibilité réelle que cette action se matérialise. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Et dans ce sens, pensez‑vous que, s’il y a une action militaire, le gouvernement cubain sera capable de résister ou sera au moins préparé pour lutter, si je reprends les mots de votre président, jusqu’à la dernière goutte de sang ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Eh bien, je crois que nous venons de le démontrer au Venezuela. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Alors, une autre question justement liée au Venezuela : quel serait l’impact, quel sera l’impact pour Cuba ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Excuse‑moi, excuse‑moi de revenir à la question précédente, parce que je ne suis pas satisfaite de ce que je t’ai dit. Regarde, nous aimons la paix, nous voulons la paix, nous avons tout fait pour éviter tout type de conflit et nous n’avons jamais eu aucune action hostile envers les États‑Unis. Notre vocation est la paix, mais nous sommes disposés à donner notre vie pour l’indépendance de notre pays. C’est le devoir sacré de chaque Cubain et, eh bien, espérons que cela ne soit jamais mis à l’épreuve, mais si cela devait l’être, on le verra. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Alors, la question suivante était : quel est l’impact pour Cuba de la capture de Nicolás Maduro au niveau politique, mais aussi — et surtout — économique ? Quel peut être l’impact pour Cuba ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Regarde, la sémantique du discours est une chose très intéressante, surtout dans le journalisme. J’ai une fille qui est linguiste et elle ne me laisse pas utiliser un terme pour un autre. Mais dans ce cas, j’insisterais pour que l’on soit prudent, car le président constitutionnel du Venezuela ne se trouvait pas en fuite. Par conséquent, l’usage du terme “capture” est complètement erroné et malintentionné. Il s’agit d’un enlèvement, d’une agression impérialiste, fasciste, avec des objectifs de domination — ouvertement, crûment déclarés par les dirigeants des États‑Unis — visant à s’emparer du pétrole du Venezuela. Et pour cela, retirer de manière complètement violente le président constitutionnel d’un pays et l’emmener dans un autre. Cela ne signifie pas qu’il a été capturé. Il a été enlevé alors qu’il exerçait légitimement ses fonctions de président d’un pays. Et cela est réellement un fait sans précédent dans l’histoire latino‑américaine, d’autant plus qu’il n’existait aucune cause, aucune sentence contre cette personne qui aurait permis de dire qu’il était fugitif de quoi que ce soit. Par conséquent, nous insistons beaucoup sur le fait qu’il s’agit d’un acte complètement arbitraire. »
« Mais pour revenir au thème des conséquences pour Cuba, évidemment les conséquences pour Cuba et pour le monde sont celles d’une grande insécurité, d’une grande instabilité, d’une grande fragilité des institutions internationales et d’une très grande méfiance envers ce qui, jusqu’à présent, avaient été les règles sur lesquelles reposent les relations entre États souverains. Par conséquent, c’est réellement un fait qui nous préoccupe et contre lequel nous avons protesté énergiquement. Vous pouvez consulter les déclarations de notre gouvernement à ce sujet. »
« Ambassadrice Laura Pujol : En réalité, nous avons des relations commerciales avec le Venezuela, ainsi que des relations beaucoup plus importantes que les relations commerciales : des relations de coopération et d’échange avec le Venezuela. Et il est certain qu’il peut y avoir un certain type d’affectation, mais ce qui nous préoccupe bien au‑delà du dommage économique que nous pourrions subir, c’est l’impact sur la sécurité internationale de ces actions irresponsables et unilatérales des États‑Unis. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Et ces derniers jours, après l’enlèvement, la capture de Maduro, continuez‑vous à avoir des relations avec l’actuelle présidente comme intermédiaire en attendant peut‑être des élections ? Continuez‑vous à avoir des relations avec le Venezuela aujourd’hui après cet enlèvement ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Eh bien, il semble que nous ne regardions pas la même information, parce que la présidente du Venezuela n’a pas dit qu’il y aurait des élections. A‑t‑elle dit cela ? »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Pardon, c’était… je l’ai dit rapidement. Non, vraiment, regarde… Non, non, c’est que je cherchais le terme… Ainsi qu’ils vont… Non, c’est qu’ils l’ont nommée, pardon, je cherchais en espagnol un mot qui… »
« Ambassadrice Laura Pujol : Elle utilise la Constitution du Venezuela, les ressources que la Constitution du Venezuela offre, même pour un fait aussi inattendu que l’enlèvement du président. Elle utilise ses attributions constitutionnelles et, dans ces fonctions, nous, bien sûr, non seulement nous avons des relations avec elle, mais nous maintiendrons toujours des relations avec le gouvernement vénézuélien, cela ne pose aucune difficulté. Et jusqu’à présent, il n’y a eu aucun changement à ce sujet. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Et au niveau du pétrole, nous voyons déjà que les autorités américaines sont également en train de séquestrer le pétrole, n’est‑ce pas ? Elles prennent, elles essaient — comment allons‑nous le dire ? — de diriger elles‑mêmes où va sortir le pétrole du Venezuela. Que va‑t‑il se passer pour Cuba, qui a aussi besoin de ce soutien du pétrole vénézuélien ? Pourrez‑vous, par exemple, recevoir un soutien d’autres alliés, par exemple du Mexique ? Qui peut compenser la possible perte du pétrole vénézuélien si les États‑Unis continuent de diriger eux‑mêmes ce qui se passe ou tentent de diriger ce qui se passera au Venezuela ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Regarde, il est difficile de trouver quelque chose de positif dans tout ce qui se passe, mais s’il y avait quelque chose de positif, ce serait de démontrer ce que Cuba dénonce depuis des années : la persécution exercée contre les approvisionnements énergétiques de notre pays pour ensuite accuser le gouvernement d’inefficacité à cause des coupures d’électricité à Cuba. Et cela, maintenant, je crois que c’est vraiment un mensonge qui a été complètement, crûment mis à nu à la suite de ces événements internationaux. Mais bon, les relations de Cuba avec le Mexique sont historiques, elles précèdent cette conjoncture et ont de belles racines dans notre histoire. Sûrement tu t’es parfois intéressée aussi à l’histoire latino‑américaine et tu sais que le Mexique a été le seul pays qui n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec Cuba. »
« Par conséquent, nous, tout comme avec le Venezuela, avons eu des relations historiques au‑delà des gouvernements du chavisme. Nous avons toujours eu une belle histoire de relations avec le Venezuela et des communautés cubaines résidant au Venezuela depuis de très nombreuses années. Cela aussi fait un peu partie de mon domaine de travail. »
« Mais bon, pour revenir au Mexique, de notre cher, frère et solidaire peuple mexicain, nous pourrions parler pendant très longtemps, mais la solution aux problèmes de Cuba ne vient pas de l’extérieur, elle n’est jamais venue de l’extérieur. C’est pourquoi, souvent, ils se trompent dans leurs diagnostics, ils se trompent dans leurs pronostics, et nous revenons au thème de l’effondrement. Quand l’Union soviétique s’est effondrée, tout le monde disait que Cuba ne tiendrait pas six mois, et cela fait déjà… eh bien, la plus grande partie de ma vie dans tout cela. »
« Mais la solution à nos problèmes sera toujours le résultat de notre travail, de ce que nous serons capables de faire par nous‑mêmes, au‑delà de tout échange commercial ou coopération que nous pourrions avoir avec n’importe quelle nation. Le dommage de ces mesures est grand, le calcul de ce dommage du blocus est réellement obscène, le dommage économique infligé à notre pays. Mais je suis confiante que toujours, comme jusqu’à présent, nous trouverons une solution. Je ne peux pas te dire maintenant laquelle, parce que vraiment je ne la vois pas encore, mais réellement nous avons toujours trouvé une issue et nous avons toujours démontré qu’à partir de notre inventivité, de notre travail, nous sommes capables d’aller de l’avant. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Je vous ai bien comprise et, pour faire comme un complément à ce que vous êtes en train de dire, lorsque je parlais du Mexique, cela avait aussi à voir avec le fait que la présidente mexicaine, pour le moment, d’après ce qu’elle a montré, d’après ce que j’ai lu dans les informations, est disposée à continuer d’entretenir ce lien avec Cuba et ces relations commerciales. Alors ma question serait : avez‑vous confiance, pour le moment, que le Mexique continue et continuera d’être, en plus avec la présidente qu’ils ont maintenant, un allié ou simplement un pays de commerce conjoint avec Cuba, y compris dans les questions, par exemple, de pétrole ou d’autres choses ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Bien sûr. Voyons, non seulement le Mexique : plusieurs pays d’Amérique latine ont un échange commercial fluide avec Cuba, et ce que je veux souligner, c’est que cette attitude de caïd de quartier qu’ont les États‑Unis avec l’agression unilatérale contre le Venezuela a un effet intimidant. Évidemment, l’objectif est aussi d’intimider les gouvernements de la région et les gouvernements du monde entier quant à ce dont ils sont capables ou seraient capables, parce qu’il y a aussi une distance assez importante entre ce qui s’est réellement passé et ce qu’ils disent qui s’est passé, et cela se saura au fil du temps. Il peut y avoir un certain effet d’intimidation, effectivement, de ces actions hostiles des États‑Unis, mais nous avons aussi confiance que les pays comprennent — comme nous, les pays latino‑américains, l’avons compris à de nombreuses reprises — que dans notre union réside la seule possibilité d’exister avec indépendance et dignité. Et cela n’est pas un problème seulement pour Cuba ou pour le Venezuela ou pour la Colombie ou pour le prochain sur la liste : c’est un problème pour tous les peuples d’Amérique latine. »
« En général, nous avons garanti — et nous l’avons démontré pendant de nombreuses années — l’unité, au‑delà des différences, parce que nous sommes une région complètement hétérogène, mais nous avons su subsister en paix. Jamais une guerre n’est venue de nous ; cette guerre qui est une agression vient des États‑Unis, mais ce n’est pas une agression entre nous. Et lorsque nous avons eu des différences, nous avons su les résoudre et aussi comprendre que dans la coopération réside la force. Cela, je crois, doit prévaloir ; c’est mon pronostic, c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent. »
« Il reste une dernière question qui a à voir avec la crise économique. Je profite de l’occasion d’être avec vous aujourd’hui pour faire comprendre votre réponse aussi aux opposants cubains qui disent que le gouvernement a une part de responsabilité dans la crise, qui dénoncent l’incapacité, selon eux, des autorités à tenir leurs promesses de bien‑être et de sécurité à plusieurs niveaux — en santé, en alimentation, etc. — et qui disent aussi qu’il y a d’autres problèmes qui causent la crise, parlant parfois de corruption dans le secteur du tourisme, d’autres aspects qu’ils mettent en avant. La crise économique : quelle doit être la réponse du gouvernement ? Dans quelle mesure, en partie, le gouvernement a‑t‑il aussi sa part de faute ? Comment le voyez‑vous ? »
« Ambassadrice Laura Pujol : Comment peux‑tu penser que, dans un sujet aussi complexe que l’économie d’un pays ou que le développement d’un pays, avec autant de variables qui existent, le gouvernement va penser que la faute revient à une seule chose ? Bien sûr que non : c’est une question multifactorielle, et je crois que le gouvernement actuel a été extrêmement critique envers certaines actions et certains processus qui n’ont pas eu les résultats que l’on aurait espérés au départ. »
« Je ne crois pas qu’il soit juste de nous mettre maintenant à énumérer nos insuffisances alors que nous sommes réellement sous une menace extérieure, beaucoup plus sérieuse que les difficultés que nous pouvons avoir. Nous avons mille motifs d’insatisfaction. Celui qui pense que tous les Cubains pensons pareil, que tous les Cubains — même ceux qui vivent à Cuba — pensons de la même manière… Parce que moi, même si je suis ici, je me sens partie intégrante de ma société : là‑bas se trouve ma famille, là‑bas se trouvent tous mes intérêts et aussi mon avenir. Nous ne pensons pas tous de la même façon et nous n’avons pas une opinion unanime sur ce qui se passe à l’intérieur de Cuba. »
« Et notre capacité à pouvoir changer ces réalités qui nous provoquent de l’insatisfaction réside justement dans le fait que, en ce moment, nous soyons capables d’être unis aux côtés de la patrie et disposés à la défendre à n’importe quel prix. C’est la situation dans laquelle nous place la rhétorique et la réalité des menaces que brandit le gouvernement des États‑Unis contre Cuba une fois de plus, après 67 ans d’hostilités. »
« Journaliste Isabelle Cornaz : Merci beaucoup pour votre temps et j’espère que vous avez pu exprimer — je crois que oui — les choses que vous vouliez, et j’espère que nous aurons l’occasion de rester en contact à un moment donné lorsque ce sera nécessaire ou possible. »
Pour écouter l'interview, cliquez ici (https://www.rts.ch/audio-podcast/2026/audio/notre-vocation-c-est-la-paix... )



